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Les citoyens gravement malades deviennent-ils incapables de décider ?

Publiée le 09/04/2013 |
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Révélée par SENET Bernard |
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Bernard Senet milite en faveur de l’euthanasie et d’un traitement plus humain des patients en fin de vie.
Bernard Senet a aidé certains de ses patients à mourir à domicile et a été médiatisé à l'occasion du décès de Chantal Sébire qui avait demandé à ce que la justice lui autorise un suicide médicalement assisté.
 
    Jeanine : Atteinte d'une sclérose latérale amyotrophique, Jeanine s'est battue, elle a suivi les traitements peu efficaces et elle a aménagé sa vie, son mobilier, les instruments du quotidien. Bien soutenue par son mari et sa fille, elle a pu profiter au mieux des capacités qui la quittaient inéluctablement. Etant entièrement paralysée, en plus d’avoir des difficultés à respirer et à déglutir, elle a refusé les sondes proposées par les médecins et a convaincu ses proches, qu'elle avait préparés, de partir avant le terme. Compte-tenu des risques de fausse-route douloureuse, une perfusion a été posée pour lui injecter un anesthésiant à forte dose et ainsi l'aider à mourir.
 
     Christian : il a appris qu'il était atteint d'un cancer du poumon d'emblée métastasé. Il a alors réglé ses affaires, réuni les siens et annoncé qu'il allait profiter des semaines qui lui restaient avant de partir quand il le déciderait, pour ne pas vivre les douleurs, l'hospitalisation et sa déchéance. Il a décidé de voyager et a profité de moments riches de souvenirs mais de plus en plus difficiles et des retrouvailles émouvantes avec un fils. Malgré un traitement morphinique efficace, il a avalé un matin du Valium et des Bêta-bloquants. Quatre heures plus tard, son frère appelle car le coma se prolonge; l'injection par le port-à-cath (cathéter à chambre implantable) d'une forte dose de sédatifs permet de l'aider à réaliser sa volonté.
 
    Ces deux personnes connaissaient leur maladie et se savaient condamnées; elles ont voulu rester maîtresses de leur vie et de leur mort. En les y aidant il y a quelques mois à mourir, je les ai accompagnées dans le respect de leur volonté. Dans les pays où l'aide active à mourir est légalisée, donc encadrée et contrôlée, ces deux personnes auraient été ouvertement accompagnées. Dans ces pays, un suicide raté avec des séquelles est moins fréquent, et l'entourage qui a le courage de soutenir les patients ne risque pas en plus de poursuites pour « non-assistance ». Les médecins qui donnent ainsi le dernier soin, quant à eux, ne risquent pas la cour d'assises comme encore en France à ce jour.
 
     Une réflexion sur la fin de vie a été confiée au Professeur Sicard qui s'est entouré d'une équipe de « spécialistes » de la fin vie. Ils ont évoqué la question du suicide assisté mais ne sont pas allés au bout de leurs réflexions : si le suicide est accepté par la société, pourquoi le refuser aux patients qui n'ont pas les moyens physiques d'y parvenir? Ces citoyens atteints de graves pathologies perdent-ils leur capacité de décision, leurs facultés ? Eux aussi ont le droit d'épargner à leur entourage la dissimulation liée à l'interdit, voire l'horreur du coup de fusil ou de la pendaison.
 
   Les opposants à la légalisation de l'euthanasie avancent cinq principaux arguments:
1.       les demandes sont rares, même inexistantes: dans les pays où la loi existe, l'aide active à mourir représente 1,5 à 1,8 % des décès, chiffre constant d'un pays à l'autre. En France, la pratique est reconnue par de nombreux médecins, mais personne n'ose le dire par peur des poursuites judiciaires mais aussi par respect des malades et de leur famille. Cela représenterait 10 000 euthanasies par an, à comparer aux 10 500 suicides qui sont déclarés.
2.       La multiplication des lits de soins palliatifs diminuerait les demandes d'euthanasie : si nous manquons effectivement de structures d'accueil de fin de vie, les études dans les pays mieux dotés montrent que les demandes restent les mêmes. Les patients ayant bénéficié de l'intervention d'une équipe palliative spécialisée ont autant recours que les autres à l'euthanasie. Ils ont d'ailleurs aussi eu davantage recours à une assistance spirituelle !
3.       Donner aux médecins le pouvoir de tuer créerait un précédent et ouvrirait la porte à des dérives: les Néerlandais et les Belges n'ont évidemment pas vu d'augmentation de leur mortalité. Les instances de contrôle mises en place fonctionnent bien et l'application stricte des principes de minutie par le corps médical ne pose pas de problème à des professionnels responsables. Les rapports annuels en témoignent.
4.       La loi Léonetti répond à toutes les situations: en fait, elle a rendu aux médecins un pouvoir que la loi Kouchner sur les droits du malade de 2002 leur avait enlevé : dans la loi de 2005, l'avis médical est clairement désigné comme prédominant sur tout autre avis « non médical ». Alors que cette loi insiste sur le refus d'acharnement thérapeutique et sur le droit au « laisser mourir », si possible à domicile, le principal médicament utilisé en sédation est devenu inaccessible dans les pharmacies de ville fin 2005, au cas où des généralistes irresponsables l'utiliseraient abusivement !
5.       La vie ne nous appartient pas, c'est le cadeau d'un dieu: comme pour l'interruption volontaire de grossesse, il n'est pas question d'obliger un patient à être aidé à mourir, ni à un médecin de le faire... Reprendre un cadeau n'est d'ailleurs pas très élégant.
 
    La vraie difficulté est d'accepter que chaque citoyen puisse disposer de son corps en toute liberté, particulièrement quand la mort se fait proche, mais aussi quand la perte d'autonomie est intolérable pour lui. En confiant la mission à un professeur de médecine entouré de spécialistes, notre président de la République avait pris un risque; du coup, il engagera un débat parlementaire dont nous verrons l'issue, en espérant que la loi adoptée ne sera pas trop minimale. Nous savons bien que le corps médical qui est proche du pouvoir ne désire pas voir les patients-citoyens prendre en main leur santé ou la gestion de leurs soins, alors que les praticiens de base l'encouragent (la radiation du Dr Bonnemaison par l'ordre national des médecins avant tout procès devant la justice des citoyens vient nous rappeler ce pouvoir).
 
     A pathologie comparable, le patient qui a écrit ses directives anticipées a une meilleure espérance de vie que celui qui fait simplement confiance aux soignants. En refusant le vote d'une loi, ou en la rendant inapplicable par des contraintes irréalistes, nos députés iraient contre notre principe d'égalité; parmi eux, nombreux sont ceux qui disent avoir des connaissances leur permettant d'accéder plus facilement à l'aide à mourir si besoin, c'est évidement aussi vrai pour tous les médecins. C'est faire peu de cas de la solidarité pratiquée par ceux qui aident actuellement dans la clandestinité.
 
    Dans ma pratique, aider une personne à partir est toujours un acte difficile, émouvant et éprouvant, c'est un « dernier soin » dans la suite d'un accompagnement souvent complexe sur les plans techniques et psychologiques face à la maladie; il ne peut se faire sans l'engagement responsable du sujet, sans être dans la vérité du diagnostic et de son pronostic. Ce respect de la volonté de l'autre par les soignants et par notre société, ne serait-ce pas sa dignité ?
 
                                              
Voici la lettre que j’ai envoyée en février 2013 aux parlementaires :
 
 
                               LETTRE  OUVERTE  AUX  PARLEMENTAIRES
 
 
                               Madame, Monsieur le (la) sénateur(trice),
                               Madame, Monsieur le (la) député(e),
 
                Le gouvernement va d'ici quelques semaines vous proposer d'adopter une nouvelle loi sur l'accompagnement des personnes en fin de vie, loi de laquelle le mot « euthanasie » sera sans doute absent. Depuis la remise du « rapport  Sicard » et suite aux écrits de proches du président Hollande, dont son chef de cabinet, il apparaît que c'est seul le suicide médicalement assisté qu'il vous sera proposé de légaliser, (ou décriminaliser ?).
 
                La récente déclaration du conseil national de l'ordre des médecins concernant la sédation met fin à un déni, mais elle n'a rien d'une ouverture. Depuis longtemps, les médecins qui pratiquent un arrêt de traitement l'accompagnent d'une sédation en espérant que le patient décède sans ressentir le manque (soif, faim, douleur, asphyxie...). C'est au contraire une fermeture à l'éventuelle volonté d'un malade condamné de vouloir partir quand il le veut avec l'aide d'un médecin. Ce qui doit être légalisé est bien le droit d'aider une personne à mourir, soit en lui procurant de quoi mettre fin à ses jours, soit en l'aidant par l'administration de produits assurant une mort douce, c'est la définition de l'euthanasie.
 
                Si vous votez une loi limitée au seul suicide médicalement assisté, les malades n'étant pas assurés d'être aidés s'ils ne peuvent le pratiquer eux-mêmes, envisageront un suicide anticipé. Vous auriez alors satisfait le désir des représentants des médecins de ne pas s'impliquer jusqu'au bout dans l'accompagnement des patients. Vous seriez alors à l'origine de suicides dus à la légalisation de la démission d'une partie du corps médical face à la mort.
 
                Comme vous le savez, des pays voisins ont légalisé l'euthanasie en l'encadrant pour éviter les dérives. Les chiffres montrent que cela concerne entre 1,5 et 1,7 % des décès (ce qui représenterait environ 10 000 par an en France sur 550 000 décès). Les études étrangères montrent que les patients qui savent que leurs directives anticipées de fin de vie seront respectées, y compris l'aide à mourir, vivent mieux et plus longtemps car leur confiance dans le corps médical est meilleure; la dignité et la sérénité sont alors présentes. Vous savez aussi que l'euthanasie est pratiquée clandestinement en France, avec les risques d'abus, avec la sélection par le niveau socio-culturel, avec les séquelles en cas d'échec et avec le manque de soutien pour l'entourage tenu au secret.
 
                Voter une loi incomplète, c'est encourager l'inégalité devant le mourir et c'est aggraver la défiance des patients envers leurs soignants.
 
                En me tenant à votre disposition pour plus de précisions, veuillez croire, Madame, Monsieur, en mes sentiments les plus républicains,
 
                                                                                    Dr  Bernard SENET

Le Vériteur

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SENET Bernard

J’ai été médecin de campagne durant 33 ans et, de 1978 à 2011, à l’Hôpital Local de l’Isle sur la Sorgue en service de soins de suite et de rééducation (moyen séjour), de long séjour et de soins palliatifs. Egalement membre de l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité), j’ai aid...
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