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Pourquoi les universités se désabonnent des revues scientifiques

Publiée le 17/02/2014 |
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Révélée par MONNIAUX David |
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Dans les universités, l’explosion du coût des revues scientifiques provoquent boycotts et désabonnements. Explication.
On a récemment annoncé que des universités françaises se sont désabonnées de revues scientifiques prestigieuses. Cet incident est révélateur des transformations et difficultés du monde universitaire, plus particulièrement en « sciences exactes ».
 
De quoi s'agit-il ? Lorsqu'un scientifique fait une idée, une découverte, une invention... il en fait profiter la communauté scientifique en la décrivant dans un article publié dans une revue, éventuellement après dépôt d'un brevet. Ces revues, à bien distinguer des magazines de vulgarisation (Pour la Science, La Recherche, Science & Vie...), peuvent être généralistes (Nature et Science publient des articles sur la plupart des sciences naturelles) ou spécialisées (Journal of Functional Programming, Journal of Endocrine...). Il en existe des milliers.
 
Les revues font expertiser avant publication les articles par des spécialistes du domaine : ils vérifient que le travail est original et pertinent, que ses affirmations sont correctement étayées (par des résultats expérimentaux, par des preuves mathématiques...), etc. Cette « revue par les pairs » est certes perfectible – certains articles excellents sont initialement refusés, certaines fraudes sont publiées – mais tend à conserver une certaine qualité.
 
Une évaluation « bibliométrique » des chercheurs
 
Les revues scientifiques servaient initialement à diffuser les découvertes bien plus efficacement que l'envoi de courriers personnels à quelques collègues ; leur archivage dans les bibliothèques universitaires garantissait que les travaux pourraient être consultés longtemps après leur publication.
 
De nos jours, leur rôle principal est de servir de base à l'évaluation des chercheurs, des laboratoires et des organismes. Un chercheur publiant souvent, dans des revues prestigieuses, et dont les articles sont souvent cités, est réputé meilleur qu'un chercheur publiant peu ou dans des revues moins connues. Cette évaluation « bibliométrique » pour l'attribution de postes et de budgets, a divers effets pervers : inflation des publications, exigences des experts de voir citer leurs travaux ou ceux de leurs amis, etc.
 
La marge prodigieuse des éditeurs
 
Jadis, les revues étaient souvent publiées par des universités, des sociétés savantes, ou de petits éditeurs spécialisés. De nos jours, après concentration, quelques grands groupes (Reed-Elsevier, Springer, etc.) se partagent l'essentiel du marché ; une université ne s'abonne plus à telle ou telle revue, mais à des « bouquets » proposés par ces éditeurs, dont le coût annuel, par bouquet, se mesure en dizaines voire en centaines de milliers d'euros.
 
Où va cet argent ? Les éditeurs ne rémunèrent ni les auteurs – en fait, ils exigent souvent d'eux, c'est-à-dire de leur institut de recherche, une participation aux frais de publication ! – ni le comité éditorial, ni les experts. Naguère, les éditeurs devaient assurer un secrétariat assez lourd, la correction, la composition et la mise en page des articles (avec formules mathématiques, graphiques, schémas...), et la diffusion internationale d'exemplaires papier. De nos jours, la soumission des articles, leur transmission aux experts, la centralisation des rapports etc. se font via le Web et les courriels, la composition et la mise en page sont numériques, souvent sous-traitées dans des pays à bas coûts tels que l'Inde – dans certaines disciplines, les revues exigent qu'elles soient faites par les auteurs eux-mêmes ! – et on abandonne largement la diffusion papier au profit du Web. Il n'est donc pas surprenant de lire que tel grand éditeur a une marge bénéficiaire prodigieuse.
 
Boycotts et désabonnements
 
Les organismes de recherche (donc, in fine, le contribuable) payent les auteurs, les experts, les frais de publication et des abonnements dont les prix augmentent au-delà de l'inflation. Avec les difficultés budgétaires actuelles, ces dépenses deviennent intenables. Dans certaines disciplines, comme les mathématiques, on a appelé au boycott international d'éditeurs. Des organismes de recherche français se sont désabonnés de revues et de bouquets pour faire pression sur les éditeurs et les convaincre de modérer leurs tarifs.
 
Face à ces critiques, les éditeurs ont parfois adopté l'open access : au mieux, l'auteur a le droit de diffuser son article sur le Web indépendamment de l'éditeur, au pire, il doit payer une « participation aux frais » supplémentaire pour que l'éditeur autorise sa lecture aux non-abonnés. Dans ce dernier cas, on retrouve un travers de la publication à compte d'auteur : l'appât du gain peut inciter les éditeurs à multiplier revues et articles, sans grand souci de qualité.
 
Solutions alternatives
 
Plus radicale est l'idée que l'on pourrait se passer totalement des éditeurs. De nos jours, il est possible pour un scientifique de publier un article à destination du monde entier en le mettant en ligne ; des « archives ouvertes » telles que arXiv ou HAL, consultables sans abonnements, financées par les organismes de recherche, garantissent leur conservation à long terme. La sélection des articles pourrait se faire par des comités éditoriaux sans lien avec des éditeurs.
 
L'évolution est toutefois assez lente. C'est sans doute parce que la frénésie des évaluations incite au conformisme : on publie dans Science parce que c'est prestigieux, on n'osera pas publier dans une revue uniquement en ligne de peur que celle-ci ne soit considérée comme peu sérieuse. Les grands éditeurs ont ainsi un marché captif dont ils tirent une rente. Pour sortir de cette situation, il faudra sans doute que les pouvoirs publics prennent conscience que le but de la recherche scientifique ne doit pas être de publier à tout prix, mais de faire des découvertes intéressantes et de bien les expliquer.

Le Vériteur

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MONNIAUX David

Directeur de recherche au CNRS, laboratoire VERIMAG
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