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Le stage, un dispositif pédagogique à utiliser avec modération

Publiée le 02/12/2013 |
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En six ans, le nombre de stages a plus de doublé. Cette augmentation témoigne de nombreux abus qui gâchent la qualité d’un dispositif pédagogique riche.
Selon le Conseil économique, social et environnemental, 1 600 000 stages ont été organisés en France en 2012, contre 600 000 en 2006. Même si ces chiffres mélangent des situations très variées, leur importance témoigne d’une multiplication des stages au cours des dernières décennies. On l’observe dans l’enseignement supérieur, et notamment universitaire, où le stage est devenu le principal levier de professionnalisation et de préparation à l’insertion professionnelle. Cette mission délicate a été donnée aux établissements d’enseignement supérieur en 2007 par la loi LRU (la « loi relative aux libertés et responsabilités des universités ») dans le contexte de sur-chômage des jeunes, y compris diplômés.
 
L’essor de stages pose différentes questions notamment sur leur utilité pour les jeunes en formation, sur leurs conditions d’organisation et sur les risques engendrés. Notre réflexion s’appuie sur une recherche collective menée depuis 2006 dans le cadre du Largotec (Laboratoire de recherche sur la gouvernance, territoires et communication) et du Restag (Réseau d’étude des stages et de leur gouvernance) créé en 2010, travaux dont rend compte l’ouvrage récemment publié aux Presses Universitaires de Rennes, Le stage. Formation ou exploitation ? Notre but : exposer les apports potentiels des stages et les principales conditions nécessaires pour les concrétiser et mettre en évidence les effets pervers de leur actuelle inflation.
 
Le stage, un dispositif riche en potentiels
 
Inscrit dans un cursus de formation et encadré par une convention tripartite entre le stagiaire, son établissement de formation et l’organisation qui l’accueille, un stage constitue une participation observante en situation de travail au potentiel riche que je décrirai en distinguant trois apports complémentaires.

  • Ce dispositif pédagogique différent des modalités traditionnelles (cours, TD, TP, réalisation de mémoire ou de dossier, enquête de terrain) a d’abord une portée formative. Il s'agit pour le stagiaire d’apprendre en faisant, en mettant « la main à la pâte », en s’inscrivant dans des relations professionnelles (avec une hiérarchie, des collègues, des fournisseurs, des clients), mais aussi en observant et en ayant un recul réflexif sur ce qu’il fait et voit.
  • Expérience pour un jeune en formation initiale immergé dans un milieu de travail regroupant des salariés adultes, le stage recèle aussi un potentiel socialisateur. Le stagiaire a la responsabilité de missions dans lesquelles il prend des décisions, organise un suivi, vise des résultats engageant non seulement sa formation et son évolution, mais une structure qui lui a confié un rôle et attend un retour productif mesurable. Même s’il n’est pas un salarié, cet enjeu « performatif » du stage dépasse l’enjeu « formatif ». Le stagiaire a des preuves à apporter dans un contexte réel et non dans un exercice. Il gagne pour ce faire à avoir une certaine autonomie avec le risque à éviter d’une confusion des statuts stagiaire/salarié pouvant générer des formes d’intégration et de socialisation pathologiques prenant notamment la forme d’une image dégradée de soi et/ou d’une vision négative de l’entreprise (l’administration, la collectivité ou l’association) où il est en stage et plus largement du monde du travail.
  • Le troisième apport s’inscrit plus directement dans le champ de la professionnalisation : la découverte in situ de métiers et d’organisations contribue souvent à valider, modifier, enrichir le projet professionnel plus ou moins élaboré du jeune en formation. Parfois, le stage offre des opportunités pour la future recherche d’emploi et le début de carrière : se faire connaître de professionnels en montrant ses qualités, déconstruire des représentations négatives sur tel profil de jeune diplômé ou tel établissement d’enseignement, bâtir un premier réseau de contacts que l’on pourra solliciter, enrichir son CV en y inscrivant un « employeur » et un poste occupé. Un stage peut même, dans certains cas, faire office de pré-recrutement surtout quand il intervient à la fin de la formation initiale, mais cela dépend largement de la conjoncture économique et des choix de l’éventuel employeur.
 
Un « bon » stage peut ainsi contribuer à accroître des compétences s’il permet de construire des savoirs et des savoir-faire solides et transférables. Il peut faire mûrir et socialiser, voire jouer le rôle de rite de passage vers le futur statut social d’adulte au travail. Il peut enfin aider à consolider un projet professionnel et la transition de la formation vers l’emploi. Mais ces apports potentiels ne sont pas concrétisés dans n’importe quelles conditions : tout stage n’est pas un « bon » stage !
 
Des conditions exigeantes pour permettre aux stages de tenir leurs promesses
 
Je distingue quatre conditions essentielles pour qu’un stage soit fécond :
  • des exigences fortes sur le contenu des missions qui doivent être suffisantes – pour donner l’occasion d’éprouver les difficultés, les imprévus et les échecs, découvrir les solutions et « trucs », rencontrer des succès – sans être excessives au regard des compétences d’un stagiaire qui reste un jeune en formation et non un salarié expérimenté ;
  • un encadrement pédagogique actif par un enseignant fixant des objectifs qui orientent la recherche de stage, des indications et des méthodes qui guident la pratique, l’observation et la réflexivité, un suivi portant notamment sur l’élaboration, la rédaction puis la soutenance du rapport de stage et une réflexion collective après le retour de stage pour favoriser une capitalisation d’acquis solides et transférables ;
  • un tutorat de terrain pensé, organisé et conduit par un salarié conscient qu’il s’agit d’un travail spécifique d’accompagnement l’amenant à expliquer ses tâches au stagiaire, faciliter son intégration, suivre et évaluer sa progression. Ce travail qui diffère de l’encadrement d’un salarié demande de la disponibilité, du temps et de la réflexion ;
  • une posture cognitive du stagiaire qui lui permet de revêtir en partie le costume d’un salarié qu’il n’est pas mais dont il joue une partie du rôle tout en conservant la position de l’élève ou de l’étudiant qu’il demeure de façon à pouvoir simultanément faire, observer et analyser.
 
On ne peut répéter à l’infini ces conditions qui sont coûteuses en efforts, en temps et en finances pour les écoles/universités, les structures d’accueil et les stagiaires. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, la quantité est l’ennemi de la qualité, ce qui conduit à redouter la multiplication actuelle des stages.
 
Les causes de l’inflation des stages
 
On assiste à une augmentation des stages incontrôlée et auto-alimentée par la concurrence et le mimétisme – entre établissements, entre étudiants et entre jeunes diplômés en recherche d’emploi. Or, cela n’a pas significativement réduit les difficultés des jeunes diplômés pour trouver un emploi et pour se stabiliser, c’est-à-dire pour accomplir leur insertion professionnelle qui ne se résume à l’accès à n’importe quel premier emploi. Aujourd’hui, cela risque même d’aggraver le problème.
 
L’inflation des stages tient  à la volonté des écoles et universités d’améliorer l’accès de leurs diplômés à l’emploi ainsi qu’à l’espoir de ces jeunes d’échapper au chômage et aux emplois précaires ou sous-qualifiés. Or, tout cela repose sur une illusion sur les causes et sur les solutions. Le chômage et les difficultés d’insertion professionnelle sont d’abord un problème d’emploi lié au fonctionnement actuel de l’économie et du système d’emploi. Ils ne trouvent pas leur origine dans l’inadaptation du système de formation ou dans l’inexpérience des jeunes que les stages viendraient pallier.
 
Qu’un débutant manque d’expérience est un évidence vieille comme le monde alors que le « problème » de l’insertion professionnelle des débutants (c’est en effet plus une question de début de carrière que d’âge, lequel varie en fonction de la durée et du niveau de la formation initiale) apparaît dans les années 1980, au moment même où le chômage devient massif et durable. Les recruteurs devenus plus sélectifs dénoncent alors l’inexpérience et la faible « employabilité » des sortants de formation qu’ils recrutaient « sans problème » en période de plein emploi. Quant aux formations reçues par les jeunes, elles sont aujourd’hui plus longues, plus diversifiées et plus professionnalisantes que pour les générations précédentes.
 
Cela ne signifie pas qu’aucune amélioration ne doive être apportée aux enseignements. Cela n’exclut pas non plus l’intérêt de recourir aux stages dont on a vu toute la richesse potentielle. Mais cela montre qu’il est illusoire et dangereux de faire croire qu’ils constitueraient un « sésame » pour l’emploi alors qu’ils n’ont qu’un effet très relatif sur la possibilité de décrocher un contrat de travail et que cet effet tend plutôt à modifier l’ordre dans la file d’attente des jeunes en quête d’un emploi de qualité qu’à réduire la longueur de cette file.
 
Les risques liés à l’inflation des stages
 
L’actuelle multiplication débouche sur le développement de « mauvais » stages dont on peut distinguer deux grands types. D’un côté, des « stages parking » sans vrai contenu laborieux et sans véritable apport dans lesquels des jeunes supposés en formation font au mieux des tâches répétitives et perdent largement leur temps… et leur argent puisqu’ils ont payé des frais d’inscription pour être là ! De l’autre, des « stages exploitation » qui sont en fait des emplois masqués dans lesquels on remplace des salariés par des stagiaires sous-payés, sans droits sociaux et précarisés – la loi prévoit une gratification obligatoire pour tout stage au-delà de deux mois de 30% du SMIC, soit 436,05€ par mois fin 2013, un seuil assurant l’exonération des cotisations sociales.
 
L’effet pervers le plus grave de l’inflation des stages est qu’elle conduit à détruire ou à ne pas créer des emplois dont beaucoup conviendraient parfaitement à des débutants inexpérimentés. Le stage est en effet devenu un outil de flexibilité : faute de budget pour recruter (même en CDD ou en intérim), on prend des stagiaires pour faire face aux surcroîts de travail. En outre, des postes auparavant occupés par des salariés peu expérimentés servent désormais souvent de supports aux stages, des employeurs peu scrupuleux profitant ainsi de l’aubaine que constitue cette main d’œuvre jeune, dynamique, prête à supporter beaucoup de contraintes pour faire ses preuves tout en étant quasi-gratuite. Dès lors, non seulement les stages peinent à améliorer les débuts de vie active de qualité, mais par ces effets de substitution, ils en viennent à compliquer davantage encore l’insertion professionnelle qu’ils étaient censés faciliter.
 
Des mesures à prendre
 
Il y a urgence à limiter le nombre et la durée des stages au sein des cursus comme dans les structures accueillant les stagiaires. C’est la responsabilité des pouvoirs publics qui semblent décidés à légiférer en ce sens, ce dont on peut se féliciter. C’est aussi la responsabilité des employeurs et des recruteurs privés et publics de ne pas abuser des stages et des stagiaires. C’est enfin et sans doute aujourd’hui surtout la responsabilité des écoles et des universités, des responsables de composantes et de diplômes, des enseignants qui devraient en cette matière appliquer le principe du « moins mais mieux » en refusant l’actuelle course aux stages dans laquelle la main invisible de la concurrence dessert l’intérêt général, à commencer par celui des jeunes que ces établissements ont la charge de former et de préparer à leur vie d’adulte.
 
Comme l’écrivait Hannah Arendt : « C'est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d’avance à la tâche de renouveler un monde commun. » (Hannah Arendt, La crise de la culture, Folio, 1991).

Le Vériteur

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GLAYMANN Dominique

A co-dirigé l'ouvrage "Le stage. Formation ou exploitation ?" avec Vincent de Briant Maître de conférences HDR en Sociologie Directeur adjoint du LARGOTEC Co-représentant du RESTAG AEI, Université Paris Est Créteil
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