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« Molière à la campagne » : récit d’une jeune prof en zone sensible

Thème : Société, Education
Publiée le 03/09/2014 |
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Dans son livre, Emmanuelle Delacomptée raconte sa première expérience de l’enseignement et dénonce une formation inadaptée à la réalité du terrain.
Emmanuelle Delacomptée enseigne le français depuis 2005. Dans Molière à la campagne, paru aux Edition JC Lattès le 20 août dernier, elle raconte sa première année d’enseignement en tant que stagiaire dans une zone rurale de Normandie.
 
Quel est le message de votre livre ?
 
J’ai voulu insister, avec humour, sur l’énorme contraste entre ma première année d’enseignement et notre formation, qui me paraît complètement déconnectée de la réalité.
 
J’insiste, je ne parle pas de toute la campagne : j’étais dans un coin assez précaire. J’ai été surprise de constater que les élèves n’avaient pas une culture rurale mais qu’ils étaient au contraire gagnés par les mêmes références que dans les cités. Par exemple, j’étudiais le fantastique avec une classe de quatrième. Pour une rédaction, ils devaient imaginer un récit avec l’irruption de l’irréel. Sur une copie, j’ai eu : « J’étais avec deux meufs et avec Tupac, à oilpé… ». D’autres écrivaient en langage SMS…
 
En tant que professeurs de français, notre but est de transmettre la belle langue, les grands textes, donc il faut arriver à captiver le plus possible. Il faut aussi décomplexer les élèves par rapport à leurs références culturelles. Ils ne doivent pas penser que cette culture ne les concerne pas, or, ils ont tendance à se dévaloriser. Mais des auteurs comme Flaubert ou Maupassant, qui viennent de Normandie, vont leur parler de leurs régions. Ils traitent de sujets qui les préoccupent : le couple, le rapport à l’autre, la société, etc.
 
Pour transmettre dans ce contexte, il faut énormément de charisme et on ne l’a pas au début. C’est quelque chose qui se consolide avec l’expérience. J’attendais de ma formation qu’elle m’apprenne à donner envie aux élèves, à leur transmettre le plaisir du texte. Il y a une phrase de Montaigne qui dit : « Enseigner, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer des feux ». Or, dans ma matière en tous cas, l’idée de plaisir est complètement oubliée par la formation.
 
Pourquoi cette formation est-elle déconnectée de la réalité ?
 
Elle ne donne pas assez de conseils, d’idées sur la pédagogie en elle-même et reste extrêmement théorique. Elle utilise un jargon absurde qui traduit un rapport au réel très compliqué mais, finalement, elle formule des idées très simples de manière complexe. Par exemple, les parents d’élèves sont les « géniteurs d’apprenants » et les professeurs « les appreneurs ». Récemment, j’ai vu que, pour parler de natation, on disait « réalisation d’une performance en milieu instable ».
 
Et d’un point de vue pédagogique, la formation n’est pas efficace… Un intervenant censé nous apprendre la motivation en classe nous a endormis en une demi-heure. On a aussi eu un cours sur les conflits qu’on pouvait rencontrer en classe, mais il est intervenu en mars, alors qu’on enseignait depuis septembre. Bien sûr, il y a des intervenants géniaux mais ce n’est pas le cas de tous. J’aimerais savoir comment se passe le recrutement : je soupçonne certains professeurs de choisir d’enseigner à l’IUFM pour faire moins d’heures de cours.
 
En tant que jeune professeur dans une zone sensible, quel a été votre ressenti ?
 
Quand on arrive sur le terrain, on se sent très isolé. D’autant plus isolé qu’il est très dur d’avouer qu’on ne se sent pas bien en classe, parce qu’on a peur du jugement. On a l’impression que tout ce qu’on va dire va se retourner contre nous pour la titularisation.
 
Mon expérience date d’il y a plusieurs années et, depuis, le système a été plusieurs fois réformé. Mais, à mon époque, on enseignait à une classe pendant un an, en tant que stagiaire, tout en allant à l’IUFM deux jours par semaine. On avait deux rapports d’inspection par an et, en fonction, on était ou non titularisés. C’était aussi biaisé parce que c’était plus facile pour certains, qui avaient une bonne classe dans une zone tranquille, et plus dur pour ceux qui était dans une zone sensible.
 
Pourtant, les jeunes professeurs sont souvent envoyés dans des zones sensibles…
 
Il y a des académies déficitaires et les jeunes professeurs y sont souvent envoyés. Enseigner dans des zones difficiles, il faut vraiment partir du principe que ce n’est pas le même métier. Il y a des professeurs pour qui ce sera plus facile et d’autres, qui enseignent par amour de la matière, qui vont rapidement être découragés face à un public difficile. Je pense que les professeurs qui enseignent dans les zones sensibles devraient forcément être volontaires, qu’ils devraient être mieux encadrés et mieux payés.
 
Attention, j’insiste sur le fait que j’adore la campagne. J’entends souvent que, dans mon texte, il y a un certain mépris mais ce n’est pas le cas. Simplement, aujourd’hui, on entend beaucoup parler des cités et des banlieues, mais très peu des campagnes. Or la précarité y est aussi très présente et il faut soutenir les enfants de ces zones. J’ai envie qu’on déploie des moyens, et surtout qu’on trouve des idées, pour qu’ils ne se sentent pas abandonnés. L’école a un rôle très important à jouer pour leur donner une ambition et, bien sûr, pour promouvoir l’égalité des chances.
 
Propos recueillis par Marine Périn

Le Vériteur

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DELACOMPTÉE Emmanuelle

Professeure de français et auteur de "Molière à la campagne"
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