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Vignerons européens : nous avons sauvé l’essentiel

Thème : Agriculture
Publiée le 01/10/2013 |
10408 | 2
Révélée par LE PUILL Gérard |
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Après leur bataille contre les orientations de la Commission européenne, les vignerons garderont comme référence le système français des droits de plantation.
Une satisfaction pour Michel Issaly, président des Vignerons indépendants. Entretien.

Président des Vignerons indépendants depuis 2008, Michel Issaly exploite un petit vignoble de 5,8 hectares à Sainte Cécile d’Avès dans l’AOC Gaillac. Son mandat a débuté au moment où la Commission européenne a obtenu des ministres de l’Agriculture des 27 pays membres de l’Union européenne le principe de l’abandon de toute maîtrise des droits de plantation en viticulture dès 2015 au nom de la libéralisation du marché du vin que demandaient les négociants. Après cinq années de lutte de la profession vigneronne et la prise de conscience progressive de nombreux décideurs politiques, les droits de plantation comme outils de maîtrise des superficies consacrées à la vigne en Europe ont été globalement préservés dans la réforme de la Politique agricole commune (PAC). Rencontre avec Michel Issaly, un des acteurs de ce combat victorieux mené par la profession vigneronne.

Gérard Le Puill : Quelle appréciation portez-vous sur le volet viticole de la réforme de la PAC ?
 
Michel Issaly : Si on avait fait cette proposition de compromis quelques mois après l’annonce de la libéralisation totale du marché du vin et de la production viticole via l’abandon de toute maîtrise des superficies plantées en vigne dès 2015, nous aurions signé des deux mains. On peut dire aujourd’hui que nous revenons de loin et que nous avons sauvé l’essentiel. Mais il nous faudra faire preuve de vigilance quand il s’agira de définir les modalités pratiques de cet accord.
 
G.L.P. : Qui voulait l’abandon des droits de plantation ?
 
M.I. : C’était une demande des négociants en vin qui faisaient du lobbying auprès de la Commission bien avant 2008. Ils considéraient que l’augmentation des superficies plantées leur fournirait des vins bon marché pour peser sur les cours des vins de qualité. Certains pays, dont l’Espagne, étaient favorables à cette politique et la France a manqué de vigilance. Voilà pourquoi nous nous sommes retrouvés dans l’obligation de mener une longue bataille à contre-courant. Mais nous avions des arguments solides en faveur de la régulation et nous avons progressivement trouvé des alliés auprès des politiques de tous bords pour mener cette bataille.
 
G.L.P. : Comment cela s’est fait concrètement ?
 
M.I. : Dès 2010, toutes les composantes de la profession viticole dans les pays de l’Union ont décidé de parler d’une même voix face à la Commission. Nous avons reçu le soutien des présidences des régions viticoles européennes. En raison du rôle de codécideur dont il bénéficie désormais, le Parlement européen s’est saisi du dossier pour peser dans le bon sens. De nombreux parlementaires nationaux se sont également impliqués à nos côtés et ont fait évoluer les comportements de leurs gouvernements respectifs. Quand elle a compris qu’elle ne pouvait plus faire passer son projet initial, la Commission a mis en place un groupe de travail « à haut niveau », afin de ne pas perdre la face. Mais le rapport de force était déjà créé pour maintenir les droits de plantation.
 
G.L.P. : Êtes-vous entièrement satisfait du résultat ?
 
M.I. : Non. Selon les termes de l’accord, chaque pays pourra augmenter ses droits de plantation de 1% par an au maximum. Il pourra aussi faire 0,4%, voire moins, si cela lui semble pertinent. Mais, avec ce 1%, la France pourrait planter 8 000 hectares de vigne par an et il pourrait s’agir de vins sans indication géographique protégée. Dit autrement, on pourrait demain planter de la vigne en Beauce pour faire du vin de table. Voilà pourquoi je reste inquiet en dépit du succès remporté.
 
G.L.P. : Allons-nous vers une viticulture à deux vitesses ?
 
M.I. : Il y a déjà deux manières de produire du vin : d’un côté nos vins en AOC avec leur cahier des charges, leur côté artisanal, leurs rendements volontairement limités pour faire de la qualité, les caractéristiques liés aux terroirs et aux cépages locaux ; de l’autre des vins plus technologiques qui se sont beaucoup développés dans les pays de l’hémisphère sud. Pour ces vins-là, la technologie coûte cher et nécessite de gros volumes de vente. En même temps, ces vins permettent d’initier de nouveaux consommateurs qui peuvent ensuite évoluer vers nos vins de terroir. Demeure toutefois la question des débouchés pour chaque type de viticulture. Cette équation n’est pas facile à résoudre par temps de crise et de recul du pouvoir d’achat des consommateurs. On s’en rend compte en ce moment.
 
G.L.P. : Voulez-vous dire que les affaires ne vont pas fort en ce moment ?
 
M.I. : Absolument. Les restaurateurs passent de moins en moins de commandes et réduisent leurs stocks de roulement en se demandant de quoi demain sera fait. Les particuliers se disent la même chose et font moins d’achat à la propriété. Les vignerons indépendants qui s’en sortent le mieux aujourd’hui ont des débouchés à l’export, notamment aux Etats-Unis. Mais il faut du temps pour se faire une clientèle à l’export et il n’y aura pas de la place pour tout le monde.
 
G.L.P. : La Terre fait cet été des portraits de personnes pluriactives dont l’agriculture est l’un des métiers. Le vigneron indépendant est-il un pluriactif à vos yeux?
 
M.I. : Tout à fait. C’est un producteur de raisin qui transforme sa production. Ensuite il doit se débrouiller pour la vendre, il doit accumuler et gérer des stocks. C’est un métier d’une grande exigence avec souvent beaucoup de fonds immobilisés au regard du chiffre d’affaires. Un autre volet de notre métier concerne l’accueil du client et l’éducation au vin que nous pouvons lui apporter avec l’oenotourisme. Vendre son vin à l’exportation demande aussi de nouvelles compétences en termes de maîtrise des langues étrangères, de marketing. Nous exerçons un métier passionnant, mais c’est aussi un métier difficile. C’est d’ailleurs pour cela que je vais installer un jeune à mes côté. Cela va nous conduire à planter deux ou trois hectares de vigne en plus. La transmission d’une propriété, même de faible superficie, doit être longuement préparée si nous voulons maintenir ce réseau d’exploitations familiales dans la viticulture. Je suis inquiet concernant l’avenir de la viticulture familiale, alors que 65% de nos exploitations vont changer de mains d’ici dix à quinze ans.
 
G.L.P. : Sur le plan syndical, vous allez passer la main après avoir passé cinq ans à la présidence des Vignerons indépendants. Que vous ont apporté ces cinq mandats électifs renouvelés tous les douze mois depuis 2008 ?
 
M.I. : J’ai beaucoup appris, y compris pour mieux gérer ma propre entreprise, en étant bien plus au courant de l’évolution de la conjoncture que quand j’étais seul sur mon exploitation. Durant ces cinq années, j’étais là où l’on voit se prendre les décisions les plus importantes. J’ai rencontré beaucoup de gens. Il a fallu que j’apprenne à les faire évoluer et ces gens-là aussi m’ont fait évoluer. La vérité et les positions syndicales les plus justes jaillissent toujours du débat. Dans un tel contexte, j’ai appris à mieux tenir compte de l’opinion des autres. Nous sommes des vignerons indépendants mais pas des individualistes. Nous jouons collectif. Nous travaillons en réseau pour amener de la solidarité alors que la filière traverse des moments difficiles. Vignerons indépendants et adhérents des caves coopératives se comprennent mieux mutuellement désormais et je suis fier d’y avoir contribué.

Le Vériteur

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LE PUILL Gérard

Journaliste et auteur de "Produire mieux pour manger tous d'ici 2050 et bien après". Né en 1941, j'ai quitté l'école à 14 ans pour travailler sur la ferme tenue par mes parents en Bretagne. En 1965, je deviens ouvrier caoutchoutier en banlieue parisienne. L'usine ferme en 1983. La direction d...
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