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Burn-out : «Mon travail m’a démolie physiquement et psychologiquement»

Publiée le 09/06/2015 |
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Après plusieurs années de travail à un rythme effréné, je me suis effondrée. Mon établissement n’a jamais entendu ma détresse.
J’étais aide-soignante en gériatrie, je travaillais avec des personnes âgées dans une maison de retraite publique. J’aimais énormément ce travail très humain avec des patients qui m’apportaient beaucoup. Malheureusement, le rythme était effréné. Il manquait de plus en plus de personnel et c’était à nous de compenser : les journées étaient épuisantes – on ne prenait même plus le temps de parler à nos patients – et il fallait sans cesse assurer des remplacements au pied levé.
 
Parfois, nous devions également assurer le travail des infirmières et donc donner des traitements. Ce n’est pas notre rôle et ce sont des responsabilités que nous ne devrions pas assumer. J’ai des collègues qui se sont déjà trompées dans un traitement, elles ont tout pris. Dès qu’il y a un accident, c’est la faute de l’aide-soignante. Mais, pour la réputation de l’établissement, il ne fallait pas en parler. Nous nous retrouvions souvent à faire l’intermédiaire entre les patients, les familles et l’établissement : c’était toujours notre faute, la pression était constante.
 
« Je devais continuer de gérer, de bien faire malgré la fatigue physique et mentale »
 
J’en suis arrivée à détester mon métier. Je devenais même agressive envers les personnes âgées alors que ce n’est pas du tout dans ma nature. J’étais négligente. Parfois, je m’effondrais : je m’enfermais dans les toilettes des résidents, je m’asseyais et je pleurais. Avec du recul, je me dis que j’aurais pu provoquer un accident, faire chuter une personne âgée. Mon mal-être était vraiment centré sur mon travail : quand je rentrais chez moi, j’étais comme une zombie, j’allais m’assoir sur mon lit et je pleurais.
 
Petit à petit, je me suis renfermée sur moi-même. Moi qui avais une vie sociale très active, j’ai perdu des amis, je suis devenue agressive envers mes proches. Même dans la rue, les gens m’énervaient. J’adorais l’art, j’avais beaucoup d’activités, j’ai tout laissé tomber. Physiquement, ma santé s’est dégradé : je ne mangeais plus, ne dormais plus, je maigrissais. Travailler avec des personnes en fin de vie m’a presque rendu hypocondriaque, je me suis mise à avoir une peur panique des maladies.
 
Je n’étais pas la seule à subir tout ça : j’ai vu d’autres collègues souffrir. Certaines ont complètement arrêté. Mais on ne pouvait pas en parler : la réputation de l’établissement passait avant tout. Je ne trouvais aucune aide, aucune écoute. Je devais seulement continuer de gérer, de bien faire malgré la fatigue physique et mentale qui devenait chronique. J’avais mal partout, et tout le monde s’en fichait. Mes proches ne me reconnaissaient plus. Je n’avais qu’une envie : qu’on me laisse seule, qu’on me fiche la paix ! Plusieurs fois, je me suis retrouvée face à la Saône, et j’ai pensé à sauter.
 
« Ma docteure a mis des mots sur ma maladie : « Vous faites un burn out. » »
 
J’ai fini par avoir un accident du travail : mon dos a lâché. Mon amaigrissement, les charges lourdes à porter continuellement et ma fatigue ont fini par déclencher un lumbago-sciatique. C’est à ce moment-là que je me suis réellement effondrée. Jusque-là, j’essayais de me reprendre, de faire bonne figure, même si je n’en pouvais plus.
 
Ma fille m’a emmenée chez ma docteure. Elle a pris le temps de m’ausculter et je me suis effondrée : j’ai pleuré, je lui ai dit que je devenais folle. Je lui ai expliqué mes symptômes et la pression que je subissais dans l’établissement où je travaillais. C’est elle qui a mis des mots sur ma maladie, j’ignorais moi-même que ça existait. Je ne parlais que de mon métier, elle a très bien compris ce qui m’arrivait : « Vous faites un burn-out ».
 
« J’ai peu à peu repris les passions que j’avais abandonnées au fil des années »
 
Elle m’a dit qu’il fallait me soigner immédiatement et a su me prendre en charge. Elle m’a d’abord fait un arrêt de travail de 15 jours et prescrit un traitement pour mon dos, c’était la priorité absolue. Je suis ensuite retournée la voir, je ne dormais toujours pas et mes idées noires continuaient. Elle a prolongé mon arrêt d’un mois pour dépression. Elle a voulu m’envoyer en maison de repos mais j’ai tenu à rester chez moi, près de mes enfants. Je suis rentrée et j’ai pris des traitements homéopathiques adéquats pour réparer le mental et le physique.
 
Mes enfants ont eu l’idée de me racheter tout le matériel nécessaire pour que je recommence l’aquarelle. J’ai peu à peu repris les passions que j’avais abandonnées au fil des années. Je me suis beaucoup reposée, j’ai fait un travail sur moi. J’ai fait de la méditation, j’ai lu, je me suis documentée.
 
J’ai eu la chance d’être très bien entourée : en plus de ma docteure, mes enfants, ma famille et mes amis m’ont beaucoup aidée. Petit à petit, j’ai commencé à m’en sortir. Au début, je restais enfermée, puis je suis retournée voir les matchs de football de mon grand fils. Il était très content. Pour lui comme pour toute ma famille, ça a été très dur, ils ont tous beaucoup souffert de mon comportement.
 
« J’ai choisi ma santé mentale et physique : j’ai fait un abandon de poste »
 
Je suis aussi allée voir un psychologue et je lui ai dit que mon travail m’avait démolie physiquement et psychologiquement. Dans le cadre de ma thérapie, il m’a demandé d’écrire ce que j’aimais et ce que je n’aimais pas dans mon travail. L’idée d’y retourner m’angoissais terriblement : je m’étais complètement coupée du domaine de la santé, je ne lisais plus de magazines à ce sujet, je ne supportais plus les maladies, l’idée de la souffrance. J’ai compris que, même si l’approche des personnes âgées m’enrichissait beaucoup, je ne voulais plus endosser la pression et les responsabilités de ce métier. Ce  n’était plus pour moi : j’ai décidé d’arrêter complètement.
 
Au mois d’avril, j’ai donc expliqué à ma supérieure que je ne me sentais pas le courage de revenir et je lui ai demandé de mettre en place une rupture conventionnelle. Elle a refusé, m’expliquant que j’étais un « bon élément » et que l’établissement ne voulait pas de séparer de moi. Cette réponse était très représentative de leur façon de faire : ils ne pensaient qu’à la productivité, sans vouloir m’écouter. J’ai choisi ma santé mentale et physique : j’ai fait un abandon de poste.
 
« Je le dis à tout le monde : ne laissez pas votre métier vous détruire »
 
Aujourd’hui, je suis encore en train de me reconstruire. C’est un travail très long, surtout quand on a perdu jusqu’à sa propre identité. J’étais une personne sociable, ouverte et j’ai complètement perdu confiance en moi. J’ai encore du travail à faire mais je suis optimiste : j’ai une vie privée, une famille, de nouveaux projets.
 
Je le dis à tout le monde : ne laissez pas votre métier vous détruire. Il faut travailler raisonnablement, mais ne pas vivre pour travailler. Lorsqu’il est trop tard, c’est très dur de faire marche arrière. Il faut aussi que les entreprises, les établissements, mettent en place une meilleure écoute. En tant qu’aide-soignante, je n’ai rien pu dire, je n’ai pas pu en parler. C’est le plus important aujourd’hui : il faut le dire, il faut en parler, il faut reconnaître cette maladie.
 
Propos recueillis par Marine Périn

Le Vériteur

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TERRENOIRE Marie-christine

Aide-soignante pendant des années, j'ai été victime d'un burn-out.
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