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Ukraine : 36 heures en enfer

Publiée le 25/02/2014 |
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Le rappeur « Artisto Revolution » revient sur les émeutes qui ont secoué Kiev la semaine dernière.
Rostyslav Xytrak a échappé de peu aux émeutes de la place Maïdan, à Kiev. Plus connu sous le pseudonyme « Artisto », ce rappeur a composé l’hymne de la révolution ukrainienne : « Revolution Ukraine ». Au lendemain des émeutes, il a écrit le récit de ces heures sombres passées aux côtés des combattants.

36 heures en enfer


Avant toute chose : je ne suis plus place Maïdan actuellement. Si j’y étais encore, je ne serais pas en mesure de vous écrire. Je serais probablement blessé ou mort. Comme j’ai pu m’en échapper au dernier moment, je peux témoigner au nom de ceux qui ne peuvent pas.
 
C’était dans la nuit de dimanche à lundi, à quatre heures du matin pour être précis. Six heures avant que le massacre ne commence. On se tient sur les barricades rue Hrushevskoho – la rue que vous avez vue sur un nombre incalculable de photos ces dernières semaines. Il y a plusieurs lignes de défense sur environ 70 mètres. On vient juste de terminer de tourner un clip. Oui, je sais que ça paraît fou : j’ai écrit une chanson qui s’appelle « Révolution Ukraine » et qui est devenue un hymne place Maïdan. Elle parle de la libération de l’emprise de nos oppresseurs.
 
Je sentais que ce n’était qu’une question d’heures avant la chute de Maïdan, avant notre chute. J’ai pensé que nous avions besoin de montrer tout ça dans une vidéo. Mais ce n’est pas qu’une chanson. Ce matin, quand Maïdan brûlait, quand la police anti-émeutes jetait des grenades sur les manifestants désarmés (parce que, oui, 99% d’entre eux n’ont rien pour se défendre à part leur espoir), ils chantaient la chanson. Ils n’arrêtent pas de me dire que ça leur donne de la force dans les moments de désespoir. Ce n’est plus juste quelque chose que j’ai fait : cette chanson vit pour elle-même maintenant.
 
« Pour montrer au monde la détresse dans laquelle on est »
 
On a donc terminé de filmer le clip rue Hruschevkoho. Là-bas, il y a un piano placé en hauteur, dans la ligne de mire directe des snipers de la police anti-émeutes. Il y a un type qu’on appelle « piano forte » qui s’installe toujours là avec un masque et joue de la musique classique. C’est notre honneur, la dernière chose qu’il nous reste. Il joue cette chanson directement sous les yeux de centaines de policiers.
 
On est protégés par un commandant du groupe d’auto-défense de Maïdan. Je ne dirai pas son nom, ni à quoi il ressemble, car, d’après ce que je sais, il est encore en vie. C’est l’un des hommes les plus courageux que j’ai jamais connus. Lui aussi sent qu’il va y avoir un bain de sang. Pourtant, il guide et protège notre équipe de tournage : des jeunes d’à peine 20 ans, risquant leur vie pour montrer au monde la détresse dans laquelle on est. Et pour montrer à notre peuple que nous sommes forts et unis.
 
« Leurs armes sont minimalistes : des petites haches ou des bâtons de bois »
 
Après le tournage, le commandant nous emmène dans un lieu sûr, un lieu qui n’existe plus aujourd’hui. Il y a 18 hommes et femmes, des personnes ordinaires. On dort là-bas. A huit heures, les hommes se lèvent. Ils enfilent deux paires de pantalons et des protections aux tibias, aux épaules et aux genoux. Ils ont aussi des gilets pare-balles artisanaux faits avec des plaques de métal. Ils ont des casques, des masques à gaz. Leurs armes sont minimalistes : des petites haches ou des bâtons de bois.
 
Ils s’amusent comme s’ils étaient dans un camp scout. Ils vont bientôt partir pour tenter de protéger les manifestants qui n’ont pas d’armes. Le commandant m’ordonne de rester. Alors que la plupart des gens de la place Maïdan portent des masques, je suis beaucoup trop visible. Surtout après le tournage de la nuit dernière. Je suis considéré comme trop exposé. Ces derniers jours, j’ai même dû porter un gilet par balles et avoir toujours quelqu’un du groupe avec moi pour me protéger. Et imaginez, je ne suis qu’un chanteur. Pourtant, ma tête est manifestement mise à prix.
 
« Ils ont traversé des lignes de police qui leur tirait dessus avec des Kalachnikovs »
 
Je ne peux pas vous dire ce qu’il s’est passé place Maïdan puisque je n’y étais pas. Mais je peux vous dire ce que les hommes y ont vu. Ils ont fini par revenir : d’abord quelques-uns, puis de plus en plus. Trois manquaient à l’appel. Ils étaient choqués et désemparés. Ils avaient été encerclés par la police anti-émeute et ont dû traverser leurs rangs pour s’enfuir puis se regrouper. Ils ont traversé des lignes de police qui leur tirait dessus avec des Kalachnikovs. Ils n’en ont pas beaucoup parlé mais on pouvait le voir dans leurs yeux.
 
Le commandant était livide. C’est un homme de 45 ans qui est à la tête d’une unité et qui a vu beaucoup de choses dans sa vie, je pensais que rien ne pouvait déstabiliser ce roc. Mais quand il est revenu de huit heures de combat, j’ai eu l’impression de voir la mort dans ses yeux. Les horreurs qu’il a dû voir ce jour-là. L’impossibilité de sauver ceux qu’ils défendaient. Ça aurait cassé n’importe quel homme. Mais le commandant n’a pas le temps d’être cassé. Il s’est levé et s’est préparé pour se battre encore.
 
Je vous écris un jour plus tard. Je suis choqué et je n’arrive toujours pas à y croire. Ma colère est sans limites. Mon pays a brûlé aujourd’hui et je ne peux qu’espérer que quelque chose puisse sortir de ces cendres.

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Retrouvez le texte dans sa version originale :
 

36 hours in hell

 
First things first: I am not on the Maidan right now. If I was then I would not be able to write to you. I’d be either shot at or dead. Since I got out in the last minute I am able to give testimony in the name of those who can’t.
 
It is the night from Sunday to Monday. 4am to be precise. That is six hours before the slaughter started. We stand on the barricades on Hrushevskoho Street. That is the one you have seen in countless photos in the last weeks. It has a various defence-lines over about 70 meters. We are just about to wrap up a shooting for a music video. Yes I know this sounds crazy. I have written a song called “Revolution Ukraine” that become an anthem on Maidan. It is a song about liberation from our opressors.
 
I felt that Maidans fall, that our fall was just hours away. I felt that we needed to show this moment in time in the form of a video. You know, this song is not just that. This morning, when Maidan was burning, when riot police threw live-grenades on the unarmed protestors (and yes, about 99% of them have nothing to defend themselves but their hope), they were playing the song. People constantly tell me that it gives them strength in the moments of despair. That is not my doing. The song lives on its own now.
 
So we wrap up filming on Hruschevkoho. There is a piano on an elevated level in the direct sniper line of the riot police. There is a guy we call piano forte who usually sits there with a mask and plays classical music. It’s our last take. He plays the song in direct view of hundreds of policemen.
 
We are safeguarded by a commander of a Maidan self defence group. I will not say his name or how he looks because to my knowledge, he is still alive. He is one of the bravest men I ever knew. He also felt that tomorrow there would be bloodshed. But still have guided and guarded our filmmaking team. Young people, barely over 20. Risking their lives to show the world the plight we are in. To show our people that we have strength and unity.
 
After shooting the commander guards some of us to a safe place that by now has seized to exist. There are 18 men and women, ordinary people. We get to sleep. At 8 the men get up. They put on two trousers, protective gear on the shinbones, the elbows, the knees. They have bullet proof vests made from metal plates, they have helmets, gas masks. They have low tech weapons like little axes or wooden sticks.
 
They make fun with each other, as if this was a boy scout camp. They now will leave the safe place and try to protect the unarmed protestors from the riot police. The commander orders me to stay in. While many maidaners wear masks, I am all too visible. Especially after the stunt we did last night. I am considered too exposed, in previous days I also had to wear bulletproof vests and have one of the group with me for protection. Mind you, I am just a singer. But still there is obviously a price on my head.
 
I will not tell you what happened on Maidan because I am not there. But I tell you what I saw in my men. At some point they came back to the safe place. First a couple, then more. Three were missing. They were in shock and disarray, they had been encircled by the riot police and broke through to get out and regroup. They broke through police ranks who shot at them with Kalashnikovs. They hadn’t much time to talk but you could see it in their eyes. The commander was pale beyond all comparison. This is a man of 45 years who is leading a pack, who has seen his good share of life. I had thought that nothing would be able to move that rock. But when he came back from eight hours of fighting I felt I was looking death in the eyes. The horrors he must have seen on this day. The impossibility to safe those who he defended. This would have broken a lesser man. But the commander had no time to be broken. He got up and got ready to fight again.
 
Now it is a day later. I am in shock and disbelieve and my anger has no boundaries. My country has burned to death today and I can only hope that something can come out oft he ashes.
X

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