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L’abeille : clef de voute de l’environnement comme de l’agriculture

Publiée le 16/10/2014 |
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Depuis près de vingt ans, les apiculteurs doivent faire face à une surmortalité de leurs abeilles.
Si la première conséquence en est une baisse de la production du miel, cette situation pourrait également avoir de graves conséquences sur l’environnement.
 
L’apiculture française traverse une crise : en 2014, on considère que les récoltes de miel ont chuté de 50 à 80% selon les territoires. Depuis 1995, les producteurs ont à faire face à une surmortalité de leurs abeilles. Les causes sont multiples : pesticides, évolution des cultures, prédateurs…
 
Henri Clément est le porte-parole de l’Union Nationale de l’Apiculture Française (UNAF). En plus de son métier et de son engagement pour la cause des abeilles, il a écrit plusieurs ouvrages pour faire connaître ces problématiques au grand public (Une vie pour les abeillesL’apiculture pour les nuls (1), etc.). Il dresse l’état des lieux de l’apiculture hexagonale.
 
Quel est l’état des lieux de la production de miel en France ?
 
Pendant longtemps, l’apiculture française se portait très bien, elle était même leader en matière de protection de miel à l’échelle européenne à l’époque de l’Europe des douze. On produisait alors 32 000 à 33 000 tonnes de miel par an et on en importait 7 000 ou 8 000 pour répondre à la demande de consommation qui a toujours tourné autour de 40 000 tonnes.
 
Depuis les années 1995, et l’arrivée des fameux pesticides néonicotinoïdes, elle a radicalement baissé. La décrue a été constante : en 2012, on ne produisait  plus que 17 000 à 18 000 tonnes de miel par an (pour plus de 23 000 tonnes d’importation et, en 2013, on est descendu à 15 000 (pour 26 000 d’importation). En 2014, une année particulièrement dure, car aggravée par des mauvaises conditions climatiques, on va sûrement être en dessous de 10 000 tonnes de production et frôler les 30 000 tonnes d’importation ! Il y a carrément eu une inversion : avant, on produisait les trois quarts de ce qu’on consommait, aujourd’hui, seulement le quart. Selon les territoires, on estime que la baisse de production va de 50 à 80%.
 
Pourquoi la production de miel a-t-elle autant baissé ?
 
Cette baisse de la production s’explique par la sumortalité d’abeilles, de colonies. Il y a toujours eu des mortalités naturelles d’abeilles et, jusque dans les années 1995, elles étaient de 3 à 7%. Elles n’empêchaient donc pas un renouvellement naturel : mon père, par exemple, n’achetaient pas d’essaim. Aujourd’hui, on est passé à un taux de mortalité de 30%, des chiffres confirmés par une enquête européenne intitulée EPILOBEE et mise en œuvre dans les 17 Etats membres en 2012 et 2013 (2).
 
Sur un cheptel d’environ 1 200 000 ruches en France, il y en a plus de 300 000 qui meurent chaque année. Les apiculteurs doivent donc les reconstituer : soit ils le font à partir de ruches qui ont survécu – mais, dans ce cas, la production de miel du printemps est réduite, soit ils achètent de nouveaux essaims ou de nouvelles reines. Aujourd’hui, on considère que si les apiculteurs ne renouvelaient pas les cheptels, il n’y aurait déjà plus d’abeilles en France.
 
Quelles sont les raisons de cette mortalité ?
 
Pendant longtemps, on a parlé d’un mystère autour de la mort des abeilles, du « mal français » des abeilles (nous avons été les premiers touchés par les pesticides). On nous a baladés pendant des années mais, aujourd’hui, on a une vision suffisamment claire des raisons de cette surmortalité.
 
    Les pesticides
 
La première de toutes, et la principale, est l’impact des pesticides sur les abeilles, les fameux néonicotinoïdes bien sûr mais pas seulement. Les études ont montré qu’ils favorisaient certaines maladies des abeilles, comme la nosémose. C’est une maladie opportuniste, c’est-à-dire qu’elle est présente dans toutes les ruches mais elle ne devient active que lorsque les abeilles sont en situation de stress intense – à cause d’un manque de pollen par exemple – ou lorsqu’elles sont intoxiquées.
 
C’est un de nos combats principaux. L’UNAF a déjà réussi à faire retirer des pesticides de certaines cultures, comme les célèbres Gaucho et Cruiser (3)… Mais ça nous a coûté beaucoup d’argent en termes juridiques, qu’on soit avec ou contre le Ministère de l’Agriculture : plus de 700 000 euros en tout. Et ce n’est toujours pas suffisant : le Gaucho est encore utilisé sur des cultures comme la betterave, l’orge ou le blé. De plus, ces produits ont une durée de vie très longue, ce qu’on appelle la rémanence : des plantes non-traitées peuvent donc en contenir lorsque la terre a été traitée auparavant ! Il y a aussi la question des mélanges de pesticides : certaines molécules anodines sont sans effet toxique mais leur mélange peut être dramatique et, pour ça, il n’y a pas encore d’étude.
 
En 2012, on a obtenu une victoire : l’Union Européenne a reconnu de grandes failles au niveau de ces produits et les Etats ce sont mis d’accord pour en interdire quatre pendant deux ans. C’est un premier pas encourageant mais une solution bâtarde et largement insuffisante compte tenu des dernières études – la rémanence est largement supérieure à deux ans. On peut espérer que la raison l’emportera et qu’on finira par refuser définitivement ces produits : c’est une pollution à bas prix, mais qui va bien au-delà de ce qu’on peut imaginer.
 
Ces produits vont même à l’encontre du développement durable et de l’agriculture raisonnée car ils sont systématiquement utilisés de manière préventive. C’est exactement comme de faire prendre des antibiotiques à tous les Français pendant l’automne pour anticiper les maladies de l’hiver. Et les abeilles ne sont pas les seules concernées, les insectes polinisateurs sauvages sont aussi touchés : ce sont les abeilles solitaires, énormément de papillons, des bourdons, des libellules… Aujourd’hui, ces pesticides provoquent une réelle raréfaction des espèces d’insectes en France.
 
    Les nouveaux modes d’agriculture
 
La deuxième cause de la mortalité des abeilles est l’évolution de l’agriculture. En privilégiant la monoculture et les cultures intensives, on raréfie les ressources. On supprime également les haies et les arbres de nos paysages. C’est au détriment des nectars. Le colza, le maïs, les betteraves, etc. peuvent être des plantes intéressantes pour les abeilles : elles vont donc faire une récolte très importante pendant la période de leur floraison mais, après, il n’y aura plus rien jusqu’à la saison des tournesols. C’est comme si vous vous gaviez du même aliment pendant plusieurs jours puis que vous ne mangiez plus rien. Aujourd’hui, il n’y a plus cet enchaînement naturel des floraisons. Auparavant, on avait une plus grande diversité : il y avait différents types de blé, de la luzerne, des bleuets, des coquelicots…
 
On importe des tourteaux de soja du Brésil pour nourrir nos bêtes. Si on avait du sainfoin dans nos campagnes, nos éleveurs seraient plus autonomes, la balance économique s’améliorerait et ce serait positif pour nos abeilles. L’UNAF est aussi pour la diversité des cultures, c’est la raison pour laquelle nous avons signé une convention avec l’association de l’agroforesterie (4) – un mode d’exploitation des terres agricoles associant des plantations d’arbres dans des cultures.
 
    Le faible nombre de traitements pour les maladies des abeilles
 
Les abeilles souffrent naturellement de plusieurs maladies, comme le varroa. C’est un petit acarien, passé de l’abeille asiatique à l’européenne. Sur notre abeille, c’est un prédateur qui entraîne la mort de la colonie parce qu’il se développe plus rapidement que les abeilles. Il pond ses œufs dans les alvéoles où naissent les abeilles, se nourrissent de la larve – les abeilles naissent donc atrophiées… – et transmettent des virus aux adultes. Pour les apiiculteurs, il n’existe que très peu de traitements pour ce problème. Cette absence de diversité favorise donc le phénomène de résistance.
 
    Les bouleversements climatiques
 
Les changements climatiques ont largement pénalisé l’apiculture ces dernières années. Le bouleversement des saisons induisent des phénomènes de canicule, de vent du nord… Les plantes sécrètent alors moins de nectar et les abeilles n’y trouvent plus leur compte. C’est un problème assez typique du pourtour méditerranéen, d’autres pays comme la Belgique ou les pays scandinaves s’en sortent mieux.

    Le frelon d’Asie
 
Enfin, une grande cause de mortalité de nos abeilles est l’arrivée du frelon d’Asie dans nos pays – via une seule femelle fécondée ! – qui s’est tellement développé qu’il est en train de coloniser l’Europe. C’est un très grand prédateur pour les abeilles : à partir du mois d’août, il les tue pour nourrir ses larves. Quand la densité de nids de frelons est importante, il y a de graves dommages dans les ruches : on considère qu’à partir de cinq ou six frelons devant une colonie, la ruche meurt. Les abeilles ne sortent plus, la reine réduit sa ponte…
 
L’UNAF s’est battu pour faire reconnaître ce fléau et classer le frelon d’Asie en danger sanitaire. On nous a longtemps baladés, jusqu’à l’arrivée de Stéphane Le Foll à l’Agriculture : il l’a fait classer en deuxième catégorie, c’est-à-dire comme un danger « invasif » (5), ce qui n’a rien fait changer. Nous demandons le classement en première catégorie, c’est-à-dire en « lutte obligatoire ». Car, en plus de son impact sur les abeilles, le frelon d’Asie provoque également des accidents qui peuvent s’avérer mortels chez les agriculteurs, dans les vergers par exemple – les piqûres induisent souvent des arrêts de travail – et même des baisses de production chez certains agriculteurs producteurs de fruits.
 
Quelles sont les conséquences de ces menaces sur l’apiculture ?
 
Auparavant, l’apiculture était l’apanage de nos campagnes, une tradition rurale : quand j’étais enfant, chaque ferme avait des ruches. Dans les années 1960-1970, on comptait 100 000 apiculteurs en France. Puis, il y a eu une lente érosion jusqu’aux années 2000 : le nombre d’apiculteurs a diminué et leur population a commencé à vieillir. En 1995, nous n’étions plus que 85 000, en 2005, 70 000. Mais, depuis, nous avons tellement médiatisé nos combat qu’il y a eu un véritable engouement pour l’abeille : de plus en plus d’apiculteurs familiaux s’inscrivent dans les ruchers écoles. On est remontés au-dessus de 70 000 apiculteurs. Et cet enthousiasme n’est pas une mode, c’est une lame de fond.
 
Ce chiffre global recouvre beaucoup de réalité, il y a trois types d’apiculteurs :
  • Environ 60 000 petits producteurs, qu’on appelle des amateurs, avec moins de dix ruches – limite en-dessous de laquelle ils ne sont pas imposables. Ils ont un impact économique limité mais jouent un rôle très important pour la pollinisation des cultures. Ils sont un relais extrêmement fort auprès du grand public.
  • 3 000 à 4 000 pluriactifs, dont l’apiculture n’est qu’une part de l’activité globale, avec entre 50 et 150 ruches. Ils sont par ailleurs gardes forestiers, vignerons, etc.
  • 1800 à 2000 professionnels qui vivent entièrement de l’apiculture.
 
Pourquoi l’abeille est-elle aussi importante, écologiquement et économiquement ?
 
Parce qu’elle est à l’origine de la pollinisation, l’abeille est une clef de voute de l’environnement comme de l’agriculture. Aujourd’hui, on considère qu’un tiers de nos ressources alimentaires proviennent de la pollinisation, et à 80% des abeilles. Les scientifiques ont calculé l’incidence économique des abeilles pour les productions agricoles : elle s’élève à 153 milliards d’euros au niveau mondial, trois milliards pour la France. Et ces estimations ne prennent pas en compte l’impact des abeilles sur la biodiversité sauvage et sur la production de graines, qui est également très important.
 
Pourtant, de plus en plus d’agriculteurs, maraîchers, producteurs de graines ou arboriculteurs, ont du mal à trouver des ruches pour polliniser leurs cultures. En Lot-et-Garonne, les producteurs de kiwis font appel aux ruches car, sans elles, leurs fruits sont minuscules. Au Québec, il faut 20 000 ruches pour produire la canneberge autour du lac Saint-Jean.
 
Un petit documentaire du National Geographic (6) rend compte de cette nécessité : Le silence des abeilles. Dans la province chinoise du Sichuan, les abeilles ont complètement disparu : les agriculteurs sont obligés de polliniser leurs cultures à la main. Ils recueillent le pollen, le laissent reposer une journée, puis le répartissent sur les plantes avec de petits plumets. C’est une véritable menace pour de nombreuses régions.
 
Quelles sont les demandes de l’UNAF ?
 
Nos demandes sont en fonction des menaces. Nous agissons pour :
  • Une homologation plus rigoureuse des pesticides ;
  • Une réorientation de l’agriculture pour une meilleure diversité culturelle ;
  • Davantage de recherches sur les maladies des abeilles ;
  • Le classement du frelon asiatique en danger sanitaire de première classe ;
  • Un soutien plus important de l’Etat aux apiculteurs : un plan de développement a été lancé par le gouvernement mais on n’a vu aucun changement. C’est un domaine qui mérite mieux.
 
Quels espoirs avez-vous pour l’apiculture ?
 
Notre situation est très paradoxale aujourd’hui : on n’a jamais eu autant de menaces… et jamais autant d’atouts ! Les différents produits de la ruche (7) – le miel bien sûr, mais aussi la gelée royale, la propolis, etc. – font l’objet de plus en plus de recherches parce qu’on s’est rendu compte qu’ils étaient d’une richesse insoupçonnée, avec des vertus thérapeutiques voire préventive. Par exemple, il a été démontré que le miel était un excellent cicatrisant, meilleur que les produits de laboratoire, et la propolis est un antibiotique et antibactérien naturel.
 
Les apiculteurs ont également une très belle image auprès du grand public : on est considérés comme de vrais artisans du développement durable. De même, les gens ont bien conscience du rôle prédominant des abeilles pour l’environnement.
 
Propos recueillis par Marine Périn
 
 
 
Références :
 
(1) Une vie pour les abeilles, éditions Rue de l’échiquier : ruedelechiquier.net/les-livres
L’apiculture pour les nuls, éditions First : pourlesnuls.fr/catalogue/1604-loisirs/1608-nature/l-apiculture-pour-les-nuls-EAN9782754066341.html
 
(2) L’enquête EPILOBEE : anses.fr/fr/content/sant%C3%A9-des-abeilles-l%E2%80%99anses-fait-le-point
 
(3) La rubrique presse de l’UNAF consacrée aux pesticides : unaf-apiculture.info/pesticides.htm
 
(4) L’association de l’agroforesterie : agroforesterie.fr/
 
(5) Le classement du frelon d’Asie comme danger sanitaire de deuxième catégorie : legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000026844543&categorieLien=id
 
(6) Le silence des abeilles : natgeotv.com/fr/silence-des-abeilles
 
(7) Le miel et les produits de la ruche : abeillesentinelle.net/le-miel-et-les-produits-de-la-ruche.html

Le Vériteur

Photo du Vériteur

Union Nationale de l'Apiculture Française

L'UNAF, c'est : 22 000 apiculteurs, une revue apicole : "Abeilles et Fleurs", un thème : L'abeille, sentinelle de l'environnement, une vigilance vis à vis des produits phytosanitaires et des OGM, des actions régulières pour la préservation de la faune pollinisatrice, de la biodiversité et de l'en...
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