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Dopage : le scandale permanent

Thème : Société, Sport, Sciences
Publiée le 17/04/2014 |
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Révélée par GOETGHEBUER Gilles |
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Dans son livre, Gilles Goetghebuer dénonce le scandale permanent du dopage et fait le point sur ses différents aspects.
Dans Dopage, le journaliste sportif Gilles Goetghebuer dénonce une image scandaleuse du dopage dans le sport et revient sur les différents aspects de cette problématique : les raisons et les méthodes du dopage, mais aussi ses risques et ses sanctions.
 
Quelle image du dopage dénoncez-vous et pourquoi ?
 
Aujourd’hui, l’image du dopage dans le sport est très négative : elle est toujours en relation avec une actualité scandaleuse, parce qu’on a surpris untel avec des produits ou parce qu’untel a été contrôlé positif. C’est très étonnant car ce n’est pas du tout le cas dans d’autres domaines. Pour prendre une image populaire, on ne reproche pas du tout aux Gaulois d’Astérix de prendre de la potion magique pour battre les Romains, alors qu’on le reproche aux champions.
 
De plus, cette condamnation morale n’a pas toujours existé : pendant très longtemps, on a trouvé normal d’user de tous les moyens pour remporter des victoires, y compris certains produits comme l’éphédrine (le plus ancien dopant de l’histoire), l’opium, la cocaïne, l’alcool… D’ailleurs, vous connaissez le plus vieux dépistage de dopage dans l’histoire ? Ça remonte à l’Antiquité grecque : comme les athlètes qui buvaient de l’alcool semblaient plus performants, on plaçait un prêtre à l’entrée du stade… pour sentir leur haleine ! Les hommes ont toujours cherché de nouvelles molécules pour les aider à accomplir de grands desseins…
 
Mais ce n’est devenu condamnable qu’à partir de 1966. Si l’interdiction n’a pas eu pour conséquence la disparition du dopage, on en a beaucoup plus parlé et, pour les athlètes qui en parlaient auparavant de manière libérée, c’est devenu tabou. Le dopage est alors entré dans une sorte d’hypocrisie : un champion adulé était d’un coup complètement dénigré. C’est l’origine de ce livre : qu’y a-t-il de scandaleux dans le dopage ?
 
Pourquoi se dope-t-on ?
 
Quand on pose la question des raisons du dopage, une réponse revient toujours : pour l’argent. On se dope pour gagner des compétitions, donc pour gagner de l’argent. Mais quand on creuse un peu, on se rend compte que cette explication ne tient pas la route : de nombreux champions se dopent pour des compétitions sans argent à la clef, pour des courses de masse, d’ultra-endurance, etc.
 
Donc si ce n’est pas pour l’argent, il doit y avoir une autre réponse. Celle que je propose dans le livre, c’est la testostérone. La testostérone est une hormone dont le taux fluctue dans le corps en fonction du statut social, de la domination. Dans le sport, être dominant, c’est obtenir la victoire. Or, le dopage est un moyen d’accès à la victoire qui provoque la production de testostérone. Parallèlement, la testostérone est aussi un produit dopant bien connu.
 
Votre explication s’applique-t-elle aussi aux femmes ?
 
Il y a toujours une production d’hormones mâles chez les femmes : s’imposer est une chose agréable qui provoque des variations de productions hormonales. Mais on constate que, dans le dopage, les femmes n’ont pas les mêmes habitudes de consommation que les hommes. Comme pour la toxicomanie, la consommation est moindre et bien plus réservée chez les femmes.
 
De plus, il y a une autre caractéristique qui concerne un grand nombre de sportives : elles sont souvent entourées d’hommes (leur mari, leur père, leur entraîneur, etc). Donc la logique de compétition reste masculine et on peut se demander dans quelle mesure les femmes qui se dopent ne le font pas sous l'influence des hommes qui les entourent.
 
La raison du dopage, c’est donc la victoire. Mais le dopage ne rend-il pas la victoire moins belle ?
 
Pas vraiment. C’est incroyable la façon dont les sportifs peuvent se mentir à eux-mêmes. Ils s’auto-justifient beaucoup : ils disent que les autres font pire qu’eux, ils minimisent, disent que le dopage ne change pas grand-chose. Ils arrivent même à lire les règlements de façon à ne pas se sentir coupables. Ainsi, pendant longtemps, les seuls produits qu’ils considéraient comme interdits étaient ceux qui étaient décelables.
 
Pour eux, se doper ou ne pas se doper, c’est se faire ou non prendre au contrôle, en toute bonne foi. Ne pas se faire prendre, c’est ne pas tricher. Mais c’est valable dans beaucoup d’autres sujets. On le voit dans le foot : quand un joueur simule et que l’arbitre le prend, il a triché. S’il le fait mais qu’il ne se fait pas prendre, on lui dit qu’il a bien joué ! Les athlètes dopés restent donc très fiers de leur victoire.
 
Comment se dope-t-on ? Quelles sont les méthodes les plus efficaces, les plus utilisées ?
 
On a absolument tout essayé pour se doper, et dans toutes les disciplines. Les substances les plus anciennes étaient celles qu’on trouvait dans la nature : cocaïne, caféine, alcool, éphédrine, opium, etc. Le dopage est notamment très présent dans l’histoire militaire : en Perse par exemple, les veilleurs de nuit (qui étaient décapités s’ils s’endormaient) étaient maintenus éveillés grâce à une décoction d’éphédrine. En 1914, on faisait boire les poilus.
 
Pour les substances plus récentes, il y a bien sûr les hormones de croissance. De ce point de vue, le vrai déclic a été la découverte du génie génétique. Jusque-là, les hormones de croissance devaient être extractives, c’est-à-dire qu’on devait les extraire et les réinjecter, avec tous les risque que ça comportait (scandale de Creutzfeldt-Jacob). Et puis on a réussi à trouver la partie du gène qui code pour ces hormones. Pour l’EPO, par exemple, on greffe cette partie du gène dans des cellules d’ovaires d’hamsters chinois et les cellules se mettent à produire de l’EPO pure et sans risque. Dans l’histoire du sport, on voit très clairement ce moment qui coïncide avec une explosion des performances.
 
Il y a également les stéroïdes anabolisants qui miment l’action de la testostérone dans l’organisme. On arrive à en dépister certains, mais pas tous. Aujourd’hui, des laboratoires sont directement financés par les sportifs pour rechercher des molécules qui seront indétectables.
 
Globalement, l’imagination des sportifs dopés n’a pas de limite : il n’y a pas un médicament sur terre qui n’a pas été testé pour le sport. Aujourd’hui, le grand défi des laboratoires, c’est trouver le médicament qui ferait maigrir et qui intéresse les sportifs parce qu’il augmente la dépense physique. Ils sont souvent inconscients à ce niveau : ils vont jusqu’à utiliser des produits qui ne sont pas encore homologués, pas encore testés et qui peuvent donc être très dangereux.
 
On parle souvent de l’oxygénation : en quoi cela consiste ?
 
Pour un sportif d’endurance, l’oxygène est très important. Donc parvenir à faire circuler plus d’oxygène dans son sang peut être très intéressant. Pour ça, il y a deux solutions : l’EPO dont on a déjà parlé, parce qu’elle permet d’augmenter le nombre des globules rouges, et les transfusions sanguines. Il faut trouver un donneur et réinjecter son sang au sportif. Cette technique est très facilement repérable parce que les globules rouges ne sont pas les mêmes en fonction des personnes.
 
L’autre possibilité, c’est donc de se doper avec son propre sang. Le sang des sportifs est prélevé hors saison, il est stocké, puis, à proximité de l’échéance, réinjecté. Là, c’est complètement indétectable. Mais la difficulté est d’acheminer les poches. Comme en plus, elles sont identifiées de manière « codée », il est même déjà arrivé que des médecins se trompent et réinjectent à un sportif le sang d’un autre.
 
Même si cette méthode est indétectable, il y a quand même deux possibilités de suspecter cette manipulation. La première, c’est lorsqu’on trouve une certaine dose de phtalates, des molécules qui se retrouvent dans le sang parce qu’elles appartenaient à une enveloppe plastique. A partir de ce moment, on peut suspecter que le sang a séjourné dans du plastique mais c’est encore facilement contournable, en utilisant des contenants en verre par exemple. L’autre solution, c’est le fameux passeport sanguin : on compare les résultats d’un même coureur juste avant une compétition et les mois qui précèdent. S’il y a une grosse anomalie, on peut soupçonner qu’il s’est passé quelque chose. Mais ce n’est pas une preuve, c’est le smoking gun comme disent les anglo-saxons.
 
Plusieurs athlètes ont déjà argué qu’on n’avait pas de preuve contre eux et on leur a donné raison. Une solution pourrait être de suivre de près les athlètes qui auraient une anomalie sur leur passeport sanguin pour les coincer pour de bon.
 
Dans votre ouvrage, vous parlez aussi des problématiques de genre…
 
C’est une vieille problématique dans le dopage : ce qu’on appelle les garçonnes, des hommes qui se font passer pour des femmes pour remporter des compétitions. Mais en réalité, il y a très peu de cas de personnes qui trichent sciemment. La plupart de ces individus sont un peu entre les deux sexes, ils participent de bonne foi aux compétitions sportives et on découvre ensuite leur code chromosomique.
 
Au départ, on faisait passer des examens gynécologiques aux athlètes, mais c’était humiliant et peu fiable. Puis, il y a eu le code génétique, mais ça ne marchait pas non plus. En effet, il y a de nombreux exemples d’intersexualité : certaines personnes ont les deux codes génétiques (XX et XY), d’autres trois chromosomes sexuels « XXY », etc. Aujourd’hui, on fait une commission avec des endocrinologues, des psychologues, etc. et on fait du « cas par cas ».
 
Il peut aussi tout simplement arriver que certaines femmes produisent beaucoup de testostérone, presque l’équivalent des hommes, ce qui peut les aider à gagner des compétitions. C’est le cas de l’athlète sud-africaine Caster Semenya à qui on a proposé de suivre un traitement pour diminuer sa production de testostérone. C’est littéralement l’inverse du dopage : on lui fait prendre des hormones pour qu’elle soit moins performante.
 
Quels sont les risques du dopage ?
 
On connaît les risques pour la cortisone, la grande hormone des années 1960 : fragilité des os, problèmes de rétention d’eau, problèmes psychiques, etc. De même, on commence à bien connaître les dangers des stéroïdes : cancer des testicules, violence, problèmes au foie... d’une manière générale, des dégâts sur les organes qui ont été sur-stimulés par l’hormone.
 
En revanche, on n’a aucun recul sur les nouvelles molécules et beaucoup considèrent qu’elles ne sont pas vraiment dangereuses. On se souvient du fameux médecin italien, Michele Ferrari, qui disait que l’EPO n’était pas plus dangereuse que du jus d’orange. En réalité, aujourd’hui, on ne connaît pas avec certitude les dangers de l’EPO.
 
Mais on peut aussi envisager les choses d’une manière plus philosophique. Comme nous sommes le produit d’une longue évolution, on peut considérer que l’évolution a sûrement déjà « essayé » des lignées qui produisaient plus d’hormones de croissance ou de testostérone et qu’elles n’ont pas survécu. Nous sommes la descendance d’une lignée qui a des taux plus bas. Si on modifie ce dosage naturel, il semble assez logique qu’on en paie le prix.
 
D’ailleurs, on a déjà observé que le taux de testostérone diminuait avec l’âge. Lorsqu’on se dope à la testostérone, on constate que ça exacerbe les cancers latents. Dans le cas des cancers hormono-dépendants, prendre des hormones, c’est jeter de l’huile sur le feu. Donc la diminution naturelle des hormones avec l’âge pourrait être une adaptation naturelle pour diminuer le risque de cancer.
 
C’est le même raisonnement pour les médicaments : il n’y a pas de produit efficace sans effet secondaire. C’est la raison pour laquelle, avant de mettre un médicament sur le marché, on calcule le rapport bénéfice/risque. Lorsqu’on est malades, faire ce calcul doit normalement amener à consommer le médicament. Mais quand on parle de dopage, on parle de personnes bien portantes pour lesquelles rien ne justifie qu’on ait recours à un médicament.
 
Quelles sont les sanctions liées au dopage ?
 
Désormais, il y a une harmonisation des sanctions entre les différentes disciplines. Actuellement, une condamnation pour dopage conduit généralement à une suspension de compétition de deux ans. Mais certains veulent augmenter ces sanctions.
 
Parmi les débat, il y a aussi la distinction entre les produits interdits pendant la compétition seulement et les produits interdits tous le temps. Il y a des produits qu’on n'a interdit que pendant la compétition parce que, lors de contrôles inopinés, il arrivait souvent qu’on tombe sur des sportifs qui étaient sortis en boîte la veille et qui avaient pris des amphétamines ou du cannabis, qui donc étaient positifs, mais qui n’avaient pas cherché à se doper. Mais de la même manière, beaucoup de personnes ne sont pas d’accord. Elles considèrent qu’il y a des athlètes qui se dopent pour aller à l’entraînement et que donc, s’ils ne se dopaient pas, ils ne s’entraîneraient pas et ne gagneraient pas de compétitions.
 
Depuis peu, on découvre aussi l’épigénétique qui a une influence dans le dopage. Pendant longtemps, on faisait la distinction entre ce qui relevait de l’inné (les gènes) et ce qui relevait de l’acquis (de l’environnement, de l’expérience). Mais on s’aperçoit de plus en plus que l’opposition n’est pas si franche : parfois, un gène peut rester muet dans un certain environnement et s’exprimer dans un autre.
 
Il semblerait que ça marche aussi dans le sport. On a des cas d’athlètes qui sont dopés, qui le reconnaissent et purgent leur peine de suspension. Et puis, lorsqu’ils reviennent de suspension, ils sont toujours aussi performants ! A partir de là, il y a trois possibilités : soit le dopage ne sert à rien, soit ils se redopent et on ne voit rien, soit, et c’est la piste de l’épigénétique, ils sont désormais aussi performants naturellement que lorsqu’ils se sont dopés. Le dopage leur a alors permis d’atteindre un niveau de performance qui ne diminue plus.
 
J’appelle ça « le syndrome Obélix ». Comme lui dans la marmite de potion, ces athlètes sont tombés dans la testostérone quand ils étaient jeunes, et c’est resté. C’est le cas de Dwain Chambers et Justin Gatlin par exemple. Mais ce sont des cas très complexes : si quelqu’un qui s’est dopé en garde l’avantage à vie, est-ce qu’il ne faudrait pas l’exclure à vie de la compétition ?
 
Une conclusion sur le dopage ?
 
On a vu que le dopage était une problématique très intéressante parce qu’à cheval sur de nombreuses disciplines : le sport bien sûr, mais aussi la science, le droit, l’épigénétique, l’histoire, l’économie. C’est aussi une problématique profondément humaine : le rugbyman Terry Newton s’est suicidé après avoir été suspendu pour dopage.
 
Pour beaucoup de gens, le dopage est tellement infamant que ça les détourne du sport. De mon point de vue, c’est au contraire une des explications à la fascination qu’on éprouve pour le sport. C’est une fenêtre intéressante, un vrai outil de réflexion : c’est grâce au dopage dans le cyclisme qu’on a découvert certaines hormones par exemple. Paradoxalement, le dopage a donc permis la divulgation d’un certain savoir.
 
Je continue à m’intéresser au sport, mais pas dans l’évolution des records, des résultats des compétitions et des palmarès qui est trop souvent biaisée par le dopage, mais aussi par le sport spectacle, l’argent, les paris, etc. Le sport reste un très beau miroir de la société : on y voit les actes les plus magnifiques et courageux comme les pires perversions.
 
Propos recueillis par Marine Périn

Le Vériteur

Photo du Vériteur

GOETGHEBUER Gilles

Rédacteur en chef des magazines "Sport et Vie" et "Zatopek".
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